Étrange impression que celle de purger une peine privative de liberté sans même le moindre simulacre de procès. Pas de passage par la garde à vue, le dépôt, le prétoire, le panier à salade et enfin la geôle, non ! Directement parachutés dans notre cellule pour une durée indéterminée et – au contraire d’incompressible – potentiellement extensible à l’infini, la perspective d’une remise en liberté dépendant de l’improbable apparition, dans la tête des fanatiques libéraux qui gouvernent ce pays, d’une once d’humanité, d’un sursaut de pensée qui ne soient pas immédiatement viciés par le Marché et putréfiés par un ego de colosse perdu dans le corps d’un gnome.
Étrange impression que celle d’être prisonniers sans que l’envie d’évasion et l’espoir d’y parvenir n’embellissent nos nuits cauchemardesques. À Alcatraz, les requins peuplaient la mer alentour faisant craindre la mort à ceux qui s’y risquaient. Aujourd’hui, en France et comme partout ailleurs – puisque dans un monde globalisé, il n’y a plus d’ailleurs – nul besoin des Dents de la mer pour craindre l’extérieur, celles des requins des places boursières sont parvenues à leur faim : notre fin ; faire du pire scénario apocalyptique d’extinction de notre espèce une réalité incarnée sous la forme microscopique d’un virus dont la force cataclysmique nous en bouche un coin.
Alors, que faire, seuls face à nous même, ainsi renvoyés d’un coup à notre propre finitude ?
– Détester cette saloperie de bestiole couronnée qui, en plus d’être redoutable, nous fait l’affront d’être belle, parée, dans sa version numérique, des couleurs les plus variées et les plus éclatantes, au point de nous donner envie de la remercier d’illuminer nos rétines des teintes merveilleuses de la nature, à force de l’observer en boucle à longueur de journées, en comparaison avec le mur gris de l’immeuble d’en face qui, lui, ne s’illumine que le soir à 20 H pour donner à voir des ombres macronesques applaudissant sans vergogne le dévouement du personnel soignant, qu’elles ont méthodiquement sacrifié, des années durant, sur l’autel de la sacro-sainte plus-value ?
Lilith s’interroge : pourquoi ne parvient-elle pas à détester la bête ? Elle sait qu’elle a emporté des vies et qu’elle en emportera d’autres, mais à qui la faute ? Elle n’a pas demandé à venir au monde : tout comme chacun d’entre nous, elle n’est que le fruit de la décision autoritaire que d’autres ont pris pour elle. Elle aurait pu rester à l’état de pure possibilité, dans un néant perpétuel, si seulement les hommes avaient fait autre chose de leur capacité de réflexion qu’une quête infinie du profit, une quête du Graal qui aboutit maintenant à un grand râle mondial avant l’extrême-ponction, car rien ne semble les arrêter dans leur course à l’appropriation, fièrement drapés dans leur insatiable morgue nihiliste.
Alors, bébé COVID-19 est né. Né de l’industrialisation, de la déforestation, du réchauffement climatique, des mégapoles qui parachutent la campagne chinoise et ses traditions culinaires au milieu de marchés fréquentés par des milliers de consommateurs frénétiques, là où, jadis, pépé et mémé mangeaient du pangolin les jours de fête (et si l’animal n’était pas en bonne santé, seul le village, alors, s’en trouvait affecté). Et puis le pangolin, au fait, que faisait-il dans une assiette, aujourd’hui que ses jours sont comptés ? Il compte, justement ! Il a un prix et c’est à l’aune de sa valeur marchande, qui ne cesse de croître à proportion que son espèce décroît, que lui et tant d’autres de ses semblables, deviennent des mets d’autant plus prisés que devenus rares. Et tant pis pour l’espèce animale, si c’est pour le plaisir de l’homme…
Donc, COVID-19 est né, il a grandi vite et comme tout un chacun, passé l’adolescence s’est posée la question du sens de sa vie. Ou plutôt, Lilith, en pleine montée d’anthropomorphisme (délivré sans ordonnance) s’est posée cette question du sens de la vie du COVID-19, et c’est là qu’elle en est tombée follement amoureuse : « I’ll be your mirror ! » (en anglais dans le texte parce que crié à la gueule du monde entier) venait de lui répondre le Fléau.
Un putain de réflecteur planétaire à mille facettes, un révélateur de la crotte-au-cul du libéralisme, une encre super-sympathique : c’est donc ça, le destin du COVID-19 ! Contraindre tous ceux qui ne voulaient pas le voir à regarder en face la laideur du visage du capitalisme, qui, pour nous vendre du prétendu Nouveau Monde, se fait lifter sa vieille peau chaque jour un peu plus, au point que sa bouche, atteignant désormais ses oreilles, est devenue – réellement – ce qu’elle était déjà virtuellement : une fente avaleuse de cartes bancaires et cracheuse de monnaie de singe.
La France, en panne de masques et de révélateur pour tester les patients a été démasquée par un coronavirus révélateur des bassesses, de la cupidité et de la lâcheté, doublée de suffisance, de son gouvernement. Et balèze, la bestiole : en deux mois elle a obtenu plus de résultats dans l’hexagone que l’exemplaire saillie (même reconvertie en guerre d’usure) des Gilets Jaunes, plus que la grève des urgentistes, du personnel hospitalier, des infirmières libérales, plus que celles des pompiers, de la RATP, des cheminots, des avocats, des égoutiers, bref : de tout un pays, contre le démantèlement des services publics, le dérèglement climatique ou la réforme des retraites, entre autres conflits sociaux que le monstre bicéphale, monté sur le trône, n’a pas manqué de susciter.
Pour s’en convaincre, il suffit de faire l’inventaire de tout ce que celui qu’à juste titre, les fossoyeurs, pilleurs de tombes et arracheurs de dents en or sur les cadavres – autrement nommés les Marcheurs – appellent l’Ennemi à abattre, a su leur soutirer en si peu de temps et ce qu’il offre à celles et ceux qu’il a jusqu’ici épargnés.
Lilith se plaît à en dresser la liste, comme ça, en vrac, sans en hiérarchiser la portée car, par les temps qui courent pour nous qui sommes cloués sur place, ce n’est pas le moment de bouder son plaisir : la privatisation d’ADP est suspendue (nonobstant le chiffre insuffisant de signataires de la pétition) ; la réforme des retraites est en stand-by, son adoption brusquement interrompue ; la trêve hivernale est allongée et les huissiers confinés ; l’application de la réforme de l’assurance-chômage est reportée à la rentrée et les allocataires parvenus en fin de droits en mars sont provisoirement reconduits ; les tribunaux sont quasi à l’arrêt et 6000 détenus ont été libérés de crainte des émeutes ; les locataires sont autorisés à suspendre le paiement de leur loyer ; EDF ne peut plus couper le jus des mauvais payeurs ; il n’y a plus de contrôleurs dans les transports en commun qui circulent actuellement en « offre réduite » prenant la relève de la grève de décembre dernier ; les vigiles de supermarchés sont rares et n’osent pas s’approcher à moins d’un mètre des voleurs ; les patrons sont obligés d’accepter les arrêt-maladies de parents en bonne santé (pour garder leurs enfants qui le sont tout autant) ; le MEDEF propose de recourir à des nationalisations (oups!..) et nombre de poichichiens jusqu’ici enclins à ne voir que du complotisme dans la critique sociale, découvrent subitement le prix de la vie et la morgue du profit (Conora-camarade ou : comment la conscience de classe envahit même le système nerveux des mollusques…).
Et pendant que les usines sont à l’arrêt, que la circulation est quasi nulle et que les villes ressemblent aux représentations post-apocalyptiques des films hollywoodiens, la nature reprend ses droits, la qualité de l’air n’a jamais été aussi bonne dans la capitale depuis quarante ans et le roi des patelins en avait bien besoin après l’épandage de gaz lacrymogène de ces seize derniers mois. Le silence règne, au point de redécouvrir le chant des oiseaux (quand les habitants de l’immeuble d’à côté de chez Lilith ne laissent pas jouer dans la cour, deux heures d’affilée, matin et soir, la prunelle de leurs yeux et de ceux de leurs voisins, dans une grande communion de parents débordant d’amour et débordés par ceux qu’ils refilent habituellement à ces feignasses de l’Education Nationale… Mais là, Lilith s’égare et révèle toute sa monstruosité de nullipare…). Les renards, les chevreuils et autres hérissons profitent du confinement et de l’exode des citadins pour repointer le bout de leurs pattes, et bientôt les herbes folles repousseront entre les pavés et aux pieds des parcmètres des centre-villes. Le COVID-19, sous ses airs de hard-boiled, en a déjà fait plus pour la planète que la COP-21 ou autres tartufferies, et son attaque est une pause dont la banquise et la couche d’ozone le remercient déjà.
Alors, bien sûr, ceux là-même qui ont lâché du lest sous l’emprise d’une probable montée de fièvre – ou de panique – reprenant leurs esprits, nous concoctent déjà des lois liberticides et rognent encore un peu plus le code du travail, en exigeant aujourd’hui l’union nationale, et demain l’effort de reconstruction, mais il y a eu un avant-COVID-19 et il y aura un après-confinement. Nous compterons les morts, nous en pleurerons certains, mais nous savons déjà que ce n’est pas la bestiole qui les aura tués, mais l’incurie de ceux qui, de longue date, avaient déjà fait le choix de ce sacrifice. La différence avec le temps d’avant, c’est que le COVID-19 aura, grâce à cette pause forcée, offert le temps de la réflexion à toute la soldatesque jusqu’ici soumise aux injonctions du Marché, aux escouades de variables d’ajustement trop souvent résignées et passives, qui ne pourront plus jamais faire comme si elles ne savaient pas.
Comprendre transforme, et si la conscience aura eu besoin d’en passer par une pandémie, c’est certes, à pleurer, pour toutes celles et ceux qui se battaient déjà – avant – et qui y ont laissé des yeux, des mains, quand ce n’est pas leurs vies, mais c’est aussi à trépigner d’impatience de retourner au front, maintenant que la vérité a triomphé du mensonge d’Etat et que la main invisible du Marché se trouve luxée et arthrosique d’avoir tant manié la pelle en creusant les tombes de ceux qu’elle a assassinés.
Le confinement durera certainement au-delà du 1er mai prochain, car l’explosion sociale qui s’annonce réclame déjà un différé dans l’esprit du pouvoir. Quant à Lilith, si cet amour ne lui est pas fatal et lui offre un futur, elle lui pardonnera sans doute d’avoir existé, car s’il n’est pas de sauveur suprême, ni dieu, ni César ni tribun, il est un satané coronavirus en train d’ébranler le monde marchand devenu moribond et vacillant, et qui fait d’ores et déjà des épargnés et des convalescents, des corps impatients d’en découdre et de mener la guerre sociale, la seule qui vaille d’être faite, car la seule dans laquelle nous sommes au moins certains de ne jamais nous tromper d’ennemi.

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