Je n’ai pas le temps, je veux dire littéralement. Je n’entends pas par là que je manque de temps ou que j’ai perdu la notion du temps, non, je n’ai juste pas le temps. Vous savez ce truc qui s’écoule toujours dans le même sens, qui fait qu’on ne vit jamais deux situations identiques. Ce truc qui persiste à avancer grâce auquel on peut choisir de rester immobile. Le temps. Eh bien je ne l’ai pas. Mes mouvements sont des gestes erratiques, mes immobilismes des flottements, les uns comme les autres n’ont aucun effet sur ma position dans ce grand bain d’eau stagnante où je me trouve. Je suis subjectivement en train de me noyer dans l’incommensurable inertie de l’absence de temps.

Alors c’est vrai que je pourrais « me prendre en main », « m’imposer une discipline », fabriquer à partir de rien ou pas grand-chose un écoulement de temps par rapport auquel me situer. Je pourrais me baser sur mes besoins corporels, sur les heures d’ensoleillement, décréter un horaire pour l’éveil, un autre pour le sport, puis les repas, la lecture, etc. Je pourrais de tout mon être, de tous mes actes, confirmer l’hypothèse du temps par ses emplois. D’autres l’ont fait avant moi, Taylor par exemple. Mais non. Non je n’y arrive pas. Ce n’est pas parce que je nage d’une bouée à une autre que subitement il y a du courant. Et puis quelle bouée d’ailleurs ? Je peux tout au plus fixer un point sur l’eau et m’en rapprocher sans jamais avoir la certitude d’être vraiment arrivé. Non, décidément, il n’y a que moi dans ce bain, moi étendu d’autant que me le permet mon regard, mon imagination et ma force d’auto-persuasion. Moi prolongé des divagations de mon esprit habitué pour fonctionner à inventer le courant et les bouées qu’il lui manque. Moi sans le temps, rêvant tantôt d’un cap tantôt d’une dérive, mais toujours stagnant.

Je n’ai pas le temps. Je n’ai plus le temps ; oui parce que je l’ai eu. J’ai senti que ce dans quoi je baignais avançait. J’avais des preuves de l’écoulement : pas les bouées de mon imagination mais des balises, des phares, à même la roche. Je voyais l’humeur de mes amis changer, les souvenirs de beaux événements succéder à leurs projets, les opinions s’enflammer parfois ou se dire comme une messe. Je voyais cent façons de vivre se débattre dans un grand théâtre humain. Et ma manière de vivre à moi était un savant parcours dans ce bain toujours remuant, toujours s’écoulant. Oui, j’avais le temps comme référentiel en mouvement, et si je connaissais la morosité, la tristesse ou la nostalgie, je ne connaissais pas l’ennui. Mes amis, l’art, les idées ne connaissaient pas l’ennui. Alors comment retrouver le temps ? Littéralement encore. Comment retrouver le temps maintenant que l’eau de mon bain est interdite de sortir ? Quel canard en plastique, quelle bulle de savon, quelle bataille d’eau métaphorique redonnera un sens, un sens d’écoulement, à l’eau stagnante de laquelle je suis prisonnier ?

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