Écrire un journal de confinement,
voilà la nouvelle activité à la mode
tout d’un coup, des milliers, des millions de gens
se découvrent la capacité d’être auteurs de leur vie.

Auteur de sa vie, vraiment ?
Peut-on être auteur, au sens d’écrire, faute de mieux ?
Qu’est-ce que la vie, privée ou débarrassée du reste ?

Comment ça va la VIE SUCRÉE du reste ?

Moi-même je m’y abandonne parfois. Pas quotidiennement mais un petit texte de temps en temps. Pour garder une trace ? Pour savourer ce qui est amer ? Je m’y abandonne avec un brin de culpabilité, celle de l’auto-satisfaction. Oui, la vie sucrée, du reste ; la vie dont on s’attache à parler de l’évaporation pour mieux révéler le sucre de nos confins inaliénables. C’est quoi ce sucre ? Notre désir caché de solitude, d’isolement ? Nos retrouvailles avec nos individualités diluées jadis dans la multiplicité des rôles que l’on jouait ? Est-ce tout, tout ce qui nous est indispensable, nos « premières nécessités », ou est-ce rien, notre part la plus profondément altérée par une société amorale, le noyau de notre impersonnalité ? Ou bien c’est tout ET rien, à la fois, le meilleur du pire, la quintessence d’un « c’est comme ça et pas autrement ».

L’inévité et l’inévitable se confondent dans nos cerveaux privés de sortie. L’anxiété et l’impuissance échangent leurs masques, innombrables ceux-là, avec la colère et l’empathie. Nos regards qui se portent simultanément sur les fautes du passé et les conséquences du futur nous font loucher. Notre humanité est momentanément bigleuse. Et ça dure. Alors on s’abandonne à jouer les bigleux (les autres rôles ont fondu sous les néons du frigo), on essaye les lunettes d’inconnus trouvées sur le net, on jongle entre l’ivresse et la nausée, on fait de notre infirmité une farce des plus navrantes. Parce que ça dure. Et parce que ça ne va pas durer éternellement. Vraiment je l’espère.

Plus le temps passe, plus je trouve de poésie dans mes délires d’insomniaque, plus il m’est difficile d’ajuster le regard. Pourtant il me semble bien qu’au loin – peut-être il y a un siècle, peut-être le mois prochain – j’aperçois du sel. Quelque chose qui n’a rien à voir avec le processus de fermentation en cours, et cependant familier comme un rivage de mon enfance, une bouffée d’air iodée. Je ne suis pas sûr. Cela semble inatteignable, de l’autre côté du no man’s land. J’ai peur. Oui, juste peur. Je vois ma peur nettement. Et mon courage grandit à vu d’œil. Je ne sais pas bien ce que je veux vraiment aller chercher, je crois, je veux croire que ce sera salé, pour le meilleur et pour le pire. La suite, c’est aux auteurs de l’écrire.

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